
Dans la Correspondance
de Pierre Bayle, admirable travail d'édition initié
par Elisabeth Labrousse et indispensable outil de travail, le tome 2
publié en 2001 par la Voltaire Foundation d'Oxford, reprend dans
la note 27 de la lettre n° 81
du 17 mars 1675, l'attribution du Moine sécularisé
à l'abbé Dupré. Nous analysons ci-dessous son contenu
pour voir si elle infirme notre attribution de cet ouvrage à
Jean Chastain. |
Attribution à Dupré |
Nos remarques |
La note de la Correspondance
semble tenir pour acquis l'attribution du Moine à Jacques
Dupré, prêtre de l'Oratoire. |
L'attribution du Moine à Dupré est le fait de Desmaizeaux, premier biographe et éditeur de la correspondance de Bayle. Mais D. n'apportait aucune preuve à son affirmation donnée en note de la lettre de Bayle à Minutoli: "On l'attribue à un Ecclésiastique de Lion [Lyon] nommé Du Pré". Et TOUS les autres bio-bibliographes n'ont fait que le suivre, SANS APPORTER DAVANTAGE DE PREUVES que lui. |
| Jacques Dupré enseignait à Caen. | Pourquoi serait-il devenu sous la plume de Desmaizeaux "un Ecclésiastique de Lion"? |
| Jacques Dupré est mort en 1652. Le Moine est paru en 1675.... | Conscient du problème, le rédacteur de la note affirme: "Le texte a dû circuler longtemps sous forme de manuscrit." Possible. Mais sur quoi se fonde, dans ce cas précis, une hypothèse aussi aventurée? |
| La note insiste sur le rôle des milieux protestants dans les diverses éditions de ce texte... | Sans aucun doute. Mais pourquoi les éditions du Moine deviennent-elles rares après que son auteur véritable, Jean Chastain, ait été jeté au fond d'une geôle lyonnaise, au début de 1682? |
| La note cite comme digne d'examen mais contredite par la lettre de Bayle, l'opinion émise par P. L. Jacob, alias Paul Lacroix, "dans son reprint (Paris, 1912)" selon qui la première édition supposée du Moine aurait été imprimée à Grenoble | Le fécond bibliophile Jacob, alias Paul Lacroix, dont la réimpression du Moine fut publiée en 1874 sous l'adresse fictive de San Remo par Jules Gay et fils (en 1912, il était mort depuis 28 ans) n'en était pas à une affirmation risquée près. Il n'apporte aucune preuve venant confirmer l'existence d'une édition grenobloise (introuvable évidemment) antérieure à 1675. |
| "Par l'Inquisition de Genève, Bayle désigne l'attitude de ceux qui sentaient que le style polémique de Dupré était en train de tomber en désuétude..." | A moins qu'il ne condamne, parce qu'il le pense et qu'il sait surtout que son turbulent ami Minutoli, le pense, la censure exercée par les ministres "conservateurs" de Genève sur un texte de haute graisse... Quelle qu'en soit la raison, la réflexion de Bayle prouve indiscutablement qu'il faut chercher à Genève l'origine et le foyer de publication du Moine. |
La note 27 cite le texte suivant, relevé aux
archives d'Etat de Genève, dans le Registre de la Compagnie des
Pasteurs, à la date du 30 juillet 1675: |
Cette note apporte la preuve qui nous avait manqué lors de nos recherches il y a quinze ans: à savoir que l'une, voire plusieurs, des éditions de 1675 ont bel et bien été imprimées à Genève, chez les de Tournes! Les éditeurs de la Correspondance, par cette découverte, soulignent la valeur de l'annotation de Jacob Constant: le Moine sécularisé fut une affaire "genevoise" qui, au moins pour l'un de ses auteurs, le prêtre français Jean Chastain réfugié dans la cité de Calvin, finit par tourner mal... |
© Robert Netz-CRHL17