Gabriel d'Emilliane n'est pas le pseudonyme d'Antonio Gavin!

 

 

 

The Frauds of Romish Monks and Priests, set forth in Eight Letters. Lately written by a Gentleman in his journy into Italy..., pamphlet d'inspiration protestante contre le clergé romain, parut à Londres en 1691 printed by Samuel Roycroft, for Robert Clavell. La dédicace était signée G.D.E. E.A.P. que l'on ne tarda pas à lire comme Gabriel d'Emilliane, Ecclesiae Anglicanae Presbyter. Deux ans plus tard, en 1693, le livre était traduit en français chez le libraire de Rotterdam Abraham Acher, sous le titre Histoire des tromperies des prestres et des moines décrites dans un voyage d'Italie... La dédicace est signée "Gabriel d'Emilliane". Avec deux L...

Sautons maintenant 33 ans. En 1724, un prêtre espagnol converti au protestantisme et réfugié en Angleterre, Antonio Gavin, publie sous l'adresse de Dublin, un violent pamphlet contre le clergé de son pays d'origine: A Master-Key to Popery; containing... a discovery of the most secret practices of the secular and regular Romish Priests in their auricular confession... Le titre est assez différent de celui du livre de Gabriel d'Emilliane de 1691 pour qu'il n'y ait pas confusion. Mais le réfugié huguenot François-Michel Janiçon en donne en 1726 la traduction, à l'adresse de Londres, J. Stephens, sous le titre qui, elle, renvoie sciemment au livre à succès de Gabriel d'Emilliane: Le Passe-Par-Tout de l'Eglise romaine ou Histoire des tromperies des prêtres et des moines en Espagne. Par Antoine Gavin. En dehors de cette innocente supercherie, et de leur sujet commun, encore que l'un porte sur l'Italie et l'autre sur l'Espagne, rien ne permet de confondre les deux ouvrages.

Malheureusement pour le pauvre Gabriel d'Emilliane, au milieu du XIXe siècle, le célèbre bibliographe Quérard et les continuateurs de son grand ouvrage Les Supercheries littéraires dévoilées, vont identifier, contre l'avis de Barbier (Dictionnaire des ouvrages anonymes) et de la Biographie Universelle de Michaud (article GAVIN, Antonio), Gabriel d'Emilliane à Antonio Gavin, sans aucun document probant, et malgré une foule d'indices tendant à prouver le contraire. "Le" Quérard soutenant de leur autorité l'identification Emilliane-Gavin, il n'en fallait pas plus pour lui donner du crédit auprès des bibliothécaires et des libraires. Leurs catalogues achevèrent le travail, malgré des contre-avis autorisés comme celui, par exemple, de la France protestante des frères Haag qui, dans l'article Janiçon de la deuxième édition sous le direction de Henri Bordier, précise, à propos du Passe-Par-Tout de Gavin: "Il ne faut pas le confondre, comme quelques-uns l'ont fait, avec l'Histoire des tromperies des prestres et des moines de l'Eglise romaine, par G. d'Emiliane".

Il est d'autant plus étonnant que cette confusion ait perdurée durant un siècle et demi que l'examen attentif des ouvrages, éclairé par certains documents d'archives, montre à l'évidence que l'Espagnol Antonio Gavin, ne peut pas être Gabriel d'Emilliane. Trop d'indices ne "collent", comme on dit dans les romans policiers. C'est ce que soulignait déjà en 1995 l'Australien David Farrer dans un article du Bibliographical Society of Australia and New Zealand Bulletin. Je suis infiniment redevable au Dr. Roger Peter de m'avoir fait connaître cet article, assorti de pertinents commentaires que je donnerai aussi plus loin.


 

Gabriel d'Emilliane /GDE vs Antonio Gavin /AG
Remarques

GDE - Date de naissance inconnue. Mais dès 1684, il publie une traduction du père Maimbourg, ardent controversiste catholique: Istoria delle crociate per la liberazione di Terra Santa dal r.p. Luigi Maimburgo della Compagnia di Giesu. Tomo primo (-quarto). Trasportata dal francese all'italiano da d. Gabriele d'Emilliane sacerdote parigino, dottore teologo. In Piazzola ; nel luoco delle Vergini, 1684.
Il se dit alors "sacerdote parigino" (prêtre parisien) et dottore teologo (docteur en théologie).
En 1685, il traduit du français un ouvrage de Chetard: Istruzzioni per i grandi, overo idea d'un cavalier onorato... Trasportata in quest'idioma da d. Gabriele d'Emilliane parigino, dottore teologo. In Venetia, appresso Pontio Bernardon libraro in Merzaria all'insegna del tempo, 1685.

GDE a donc publié deux ouvrages avant de se convertir au protestantisme. Ces traductions peuvent laisser supposer chez ce prêtre éduqué en France une origine italienne ou en tout cas un rapport privilégié avec l'Italie. Rappelons que les Tromperies des prestres et des moines repose sur un voyage en Italie...

Si Gabriel d'Emilliane est prêtre et docteur en théologie en 1684, on peut avancer que sa naissance se situe aux alentours de 1654, au plus tard. Gavin publie en anglais le Master-Key to Popery (trad. de Janiçon, Le Passe-Par-Tout de l'Eglise romaine) en 1724. S'il avait été d'Emilliane, il aurait eu au minimum 74 ans...

AG - Date de naissance aussi inconnue. L'article de la Biographie universelle la situe vers 1680, sans donner sa source. Sa première publication (20 p.) date de 1716. Il s'agit d'un sermon, prononcé à Londres en espagnol peut de temps avant que, reçu dans l'église anglicane (3 janvier 1716), il ne reçoive l'autorisation de prêcher en anglais, comme il nous l'apprend lui-même dans la préface du Passe-Par-Tout de l'Eglise romaine. On comprendrait mal qu'il ait publié en 1691 un ouvrage en anglais sur l'Italie en signant la dédicace G.D.E.A.P. (Gabriel d'Emiliane Angelicanae Presbyter) pour recevoir enfin, 25 ans plus tard, l'autorisation de prêcher en anglais !!!

 

 

GDE - Elements de sa biographie tirés des Tromperies (selon les notes que m'a envoyées le Dr Roger Peter):

(L. 8) «... en France où j'ai reçu mon éducation...» ;

(Au lecteur) «... Ayant été prêtre séculier dans l'Église romaine...» ;

(L. 1) «... J'étais allé voir un de mes frères qui était religieux de cette abbaye [Saint-Bénigne à Dijon]...»;

(L. 5) «... J'ai demeuré sept ans dans ce pays-là [Italie]...» ;

(L. 4) «... Alors avec un fer je rompis un morceau de la muraille [de la Sainte Maison de Lorette] et l'emportai avec moi. J'ai voyagé depuis par toute l'Italie ; j'ai été en France et en Allemagne, et grâces à Dieu, jamais aucun accident fâcheux ne m'est arrivé...» ;

(L. 8) «... J'étais présent lorsque le Cardinal [Cesare Facchinetti] ouvrit la lettre...» [Ainsi avant le 31 janvier 1683, lorsque Son Éminence est morte.] ;

(L. 5) «... Pour cet effet je prendrai un de ceux que j'ai vus dans la célèbre abbaye de San Michele in Bosco à Bologna, où j'ai enseigné pendant deux ans... La fête arrivait à un jeudi [le 19 août 1683, en Italie]...» ;

(L. 8) «... Étant à Venise... je me vis pourvu de trois petits bénéfices dans trois églises différentes... Après trois ans de séjour que j'y fis,...» ;

(L. 8) «... J'ai eu d'autres emplois en Italie, et en Allemagne,...» ;

(L. 7) «... Il en arriva un grand inconvénient à Mayence du temps que j'y étais...» ;

(L. 6) «... Après quoi je m'aperçus que ces Jésuites entreprirent de me faire quitter Londres. Pour cet effet, comme ils ne pouvaient pas l'executer ouvertement par la force, et que je me tenais fort sur mes gardes, ils mirent à mes trousses un grand nombre de coupe-jarrets et de filous, qui me suivaient partout pour me surprendre : mais comme je n'allais jamais la nuit dans les rues, ces bons missionnaires ne purent executer leurs desseins ; et la Révolution [de novembre 1688] qui suivit un peu après, les obligea de penser à autre chose...».

 

AG - Les éléments biographiques ci-contre sont TOTALEMENT incompatibles avec ceux que donne Gavin dans la préface de son Passe-Par-Tout:

"...cette dernière crainte était assez naturelle à un Espagnol" [lui-même]

"J'eus enfin le bonheur de me sauver d'Espagne & de passer à Londres ou je fus reçu très gracieusement du feu [mort en 1721] comte Stanhope dont j'avois eu l'honneur d'être connu à Saragosse" [James Stanhope, first Earl Stanhope c. 1673-1721, passa un an à Saragosse en 1711-1712 comme prisonnier de guerre. C'est lui qui recommanda Gavin à l'évêque de Londres.]

"Mon protecteur, voulant me procurer quelque établissement dans l'Eglise Anglicane, me conseilla d'aller servir en qualité de Chapelain à bord du vaisseau de guerre, le Preston, où j'aurois occasion d'apprendre l'Anglois". [Le Preston, construit en 1698, s'appela d'abord le Salisbury. Il avait été rebaptisé Preston en janvier 1716 source. Il fut démoli en 1739.
Ainsi, en 1716 au plus tôt, ce prétendu d'Emilliane qui a publié en anglais dès 1691, se voit conseiller d'aller apprendre cette langue sur un vaisseau de guerre!!! (En 1724 encore, il écrira: "Au reste je prie les Anglois de me pardonner la présomption que j'ai eue d'écrire dans leur langue dont je n'ai pas encore une parfaite connoissance...")

Toujours selon la préface, Gavin se trouve en Irlande où "j'avois été invité par un Ami" lorsqu'il apprend la mort de lord Stanhope [1721] Il cherche alors un établissement, obtient la cure de Gowran puis de Cork.


GDE - Les documents d'archives nous permettent de suivre Gabriel d'Emiliane de 1697 à 1714. Il n'est évidemment pas en Espagne mais en Angleterre jusqu'en 1701, puis dans les colonies d'Amérique jusqu'en 1713.

Nous avons donné dans la notice de son ouvrage les documents concernant la suite et la fin de sa vie.

Avant 1701, GDE réside en Angleterre où il se marie.

De 1701 à 1713, Gabriel d'Emilliane exerce son apostolat sur le Nouveau Continent dans des conditions semble-t-il particulièrement difficiles.

En 1713 ou au début de 1714, il quitte le Maryland, laissant sa femme et ses enfants qui feront souche dans le pays, pour rejoindre une cure qu'on lui aurait proposé en Angleterre. On suppose qu'il aurait fait venir sa famille mais on ne le saura jamais. Car il semble que son bateau ait fait naufrage et que notre pamphlétaire ait péri.

Le dernier document le concernant directement conservé aux Archives du Maryland où l'on trouve mention du naufrage, signale que sa veuve demande pour elle et ses enfants, l'aide des autorités. Lire ici (en anglais). Une fin mystérieuse, bien digne d'un auteur que quelques bibliographes mal inspirés ont privé d'une identité propre, faisant de lui le simple pseudonyme d'un autre prêtre apostat, Antonio Gavin, qu'il n'a probablement jamais connu!

AG - Jusque vers 1713, Gavin est en Espagne. Il ne peut donc pas être en même temps dans le Maryland avec femme et enfants!
   

 

 

© Robert Netz-CRHL17