Tout ce qui n'est pas autorisé est
interdit...
Le contrôle des livres, en France, sous le règne de
Louis XIV fonctionne sur cette lapalissade: tout ce qui n'est pas
autorisé est interdit!
Autrement dit, tout livre, imprimé dans le royaume, qui n'est
pas expressément autorisé par un privilège
délivré après une examen préalable
de l'ouvrage par un censeur royal, est en principe interdit et donc
susceptible d'être saisi (au XVIIIe siècle, le régime
des "permission tacites" atténuera ce régime).
A cela s'ajoute cette autre règle: tout livre qui provient
de l'étranger, surtout de la Hollande, étant à
priori suspect, le libraire à qui il est adressé doit,
pour recevoir l'autorisation de le débiter, le faire contrôler
au sortir de la balle par le syndic de sa communauté ou son
représentant.
Dans la réalité quotidienne du livre et de ses lecteurs,
tout ouvrage imprimé dans le royaume sans privilège,
ou à l'étranger, sans adresse ou sous une adresse imaginaire,
qui traite:
- d'histoire contemporaine, et à plus forte raison de ce que
nous appellerions l'actualité politique,
- de controverses religieuses (dès le milieu des années
80, toute défense ou apologie du calvinisme est totalement
interdite dans le royaume, le jansénisme est traqué
avec rigueur, tout comme le quiétisme, qui vaudra à
Fénelon une cruelle disgrâce),
- des abus, scandales et amours des grands,
est un "livre interdit" (même s'il n'a pas fait l'objet
d'une saisie dont l'historien peut trouver trace dans un fonds d'archives...).
Il en va de même de tout roman qui, étant démuni
d'un privilège, ne peut être qu'un "mauvais livre"...
Telles sont du moins les bases qui ont déterminé, et
continueront de le faire, le choix des livres répertoriés
sur ce site.
Clandestins, censurés, interdits, traqués?
Toutefois, dans la réalité quotidienne du livre, les
choses sont parfois plus complexes.
* Un livre non autorisé peut très bien circuler pendant
des années sans faire l'objet d'une saisie. Hasard, négligence,
protections...
* Un livre peut être autorisé et recevoir un privilège...
révoqué si sa publication fait scandale. Le cas des
Maximes des saints ou du Télémaque
est bien connu.
* Nombre de livres circulent sous le manteau. Sauf pour quelques titres
particulièrement mal famés, la plupart d'entre eux finissent
au fond d'une bibliothèque bourgeoise ou aristocratique plutôt
que sur le bûcher. Livres traqués, certes, mais pas tous
avec la même rigueur. Cela varie selon les titres ou les années.
* Un livre examiné par le censeur peut être autorisé
moyennant supression de tel ou tel passage. Il paraît alors
avec privilège... mais l'auteur, ou le libraire, seront parfois
tentés de faire imprimer à l'étranger une édition
"augmentée" des passages en question. Un turbulent
comme l'Italien Gregorio Leti est un spécialiste de ce genre
de pirouette qui nargue, plus ou moins adroitement, la censure: voyez
la notice que nous consacrons à son Histoire de la vie
du pape Sixte cinquième.
Nous sommes donc bien conscient que plutôt que de "livres
interdits", il faudrait parler de "livres épisodiquement
ou définitivement voués à la clandestinité"
! Toutefois, un site sur Internet et une revue étant déjà
articulés autour de l'adjectif clandestin, il nous
a semblé que, pour éviter des confusions, le mot interdit
devait ici recevoir notre préférence. "Livres hors-la-loi"
aurait eu l'inconvénient de faire usage d'un mot composé
qui n'est pas du XVIIe siècle. "Livres censurés"
ne saurait convenir puisque la plupart des ouvrages qui circulent
sous le manteau n'ont justement pas passés entre les mains
d'un censeur. "Livres traqués", enfin, nous a semblé
assez exact mais peu élégant.
Nous avons donc arrêté notre choix sur le qualificatif
"interdits", car s'ils n'ont pas, pour la plupart, fait
l'objet d'une décision d'interdiction, les ouvrages que nous
avons entrepris de répertorier étaient bel et bien "interdits"
au regard de l'autorité royale, de ses représentants
et... de la majorité de leurs lecteurs!
Le cas des contrefaçons simples... et des autres
Il existe une catégorie d'ouvrages tombant sous le coup de
la loi que nous avons écartés de notre recherche, ce
sont ce que nous appelerons les contrefaçons simple. Nous entendons
par là la réimpression, par un libraire étranger,
d'un ouvrage ayant reçu un privilège dans le royaume,
sans que cette réimpression ajoute un élément
de texte ou d'illustration qui, d'un point de vue politique ou religieux,
justifierait sa saisie. Par contre, lorsque la contrefaçon,
avec ou sans l'accord de l'auteur, fait passer l'ouvrage dans les
catégories définies plus haut, il nous a semblé
légitime de le faire entrer dans notre répertoire. Nous
le signalons évidemment dans la notice qui lui est consacrée.
Même s'il y fait constamment référence, notre
répertoire des livres interdits (pour commencer, de langue
française uniquement) ne recoupe donc que partiellement ceux
des supercheries littéraires de Quérard, des
ouvrages anonymes de Barbier ou des falschen und fingierten
Druckorte de Weller. Et si les livres saisis - dont
le corpus, depuis le travail fondateur d'Anne Sauvy, s'enrichit lentement
- figurent dans notre répertoire, ils n'en constituent qu'une
petite partie, puisque, on l'a dit, la plupart des "livres interdits"
ne l'ont été que de principe.
Disons le en conclusion, nos livres interdits (ou, si l'on préfère,
clandestins) ont pour point commun le fait d'avoir été
le vecteur d'idées, de débats, d'informations, d'anecdotes
ou d'insolences dont le roi estimait qu'il était nécessaire
de préserver ses sujets. C'est cela qui, malgré ou peut-être
à cause de leur diversité, fait, pour nous, leur homogénéité.
Et leur intérêt.
Et qui justifiait qu'on tente, par le biais d'Internet, de les répertorier
dans une base de données à disposition du public...
Robert Netz
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